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La motricité et la coordination sont des éléments parfois oubliés lorsque l’on pense à l’autisme, puisque le diagnostic porte sur les différences dans les interactions sociales et dans la répétition de comportements ou d’activités. Pourtant, il existe des différences d’ordre moteur entre les personnes neurotypiques et les personnes autistes. Le trouble développemental de la coordination (TDC, anciennement appelé “dyspraxie”) est d’ailleurs une comorbidité fréquente de l’autisme.
Dans cet article de vulgarisation, nous vous proposons de croiser recherche et pratique clinique en nous intéressant plus particulièrement aux préférences manuelles des personnes autistes.
Une préférence manuelle moindre chez les personnes autistes
La latéralisation et la préférence manuelle : un angle mort de la compréhension de l’autisme
Le cerveau possède deux hémisphères, chacun étant plus spécialisé dans certaines tâches que d’autres : c’est ce qu’on appelle la latéralisation. Chez les personnes autistes, la latéralisation est souvent moins prononcée, ce qui peut par exemple complexifier la planification des mouvements ou diminuer la fluidité.
De la latéralisation découle la préférence manuelle, c’est-à-dire le fait d’utiliser une main plutôt qu’une autre pour effectuer certaines tâches. Une personne ayant une forte spécialisation pour la motricité fine au sein de l’hémisphère gauche aura une préférence manuelle pour la main droite, et inversement.
90 % des personnes neurotypiques sont droitières. Chez les personnes autistes, et plus largement chez les personnes porteuses de troubles du neurodéveloppement (TND), ce chiffre n’est pas aussi élevé. On trouve plus de gauchers, mais également plus de personnes ayant une latéralisation réduite (c’est-à-dire que les fonctions de leurs deux hémisphères ne sont pas aussi ségréguées que chez les personnes neurotypiques). Certaines personnes présentent donc une préférence manuelle mixte : elles réalisent certaines tâches d’une main, mais d’autres avec l’autre main.
Les études menées sur la latéralisation des personnes autistes comportent des limites. Souvent, il existe des différences entre ce qui est rapporté par les proches ou aidants et ce qui est observé sur le terrain. De plus, les études conduites sur le sujet voient la préférence manuelle comme quelque chose de binaire. Les personnes sont considérées comme droitières ou gauchères, mais il n’existe pas de place pour celles dont la préférence manuelle est moins marquée – comme les personnes ambidextres, qui ont une préférence similaire pour les deux mains, ou les personnes ambimanes, qui utilisent une main pour certaines actions et l’autre main pour le reste.
⇒ Pour ces raisons, Emily Fewster et Erez Freud (Université York, Toronto, Canada) ainsi que Bat-Sheva Hadad (Université de Haïfa, Israël) ont décidé de conduire une étude pour mieux comprendre la préférence manuelle chez les personnes autistes. Selon les auteurs, les différences motrices émergent avant les atypies de communication dans l’enfance. Mieux comprendre le lien entre la motricité et l’autisme pourrait permettre de repérer l’autisme plus tôt et d’offrir un meilleur accompagnement dans l’acquisition de compétences.
L’essentiel de l’article de recherche :
- Les personnes autistes ont 3,5 fois plus de chances d’avoir une préférence manuelle moins marquée à droite que les autres.
- Lors d’une tâche de reproduction d’un modèle en LEGO, les chercheurs ont observé que des personnes autistes droitières utilisaient plus souvent leurs deux mains que les personnes non autistes pour attraper et déplacer les briques.
- Ces observations pourraient permettre un repérage plus précoce de l’autisme.
Étudier la préhension pour mieux comprendre la préférence manuelle
Les chercheurs ont recruté 27 adultes autistes diagnostiqués et 27 adultes non autistes, tous identifiés comme droitiers. L’hypothèse des chercheurs était que les personnes autistes droitières auraient une préférence manuelle moins marquée à droite que les personnes non autistes.
La passation de questionnaires
Lors d’une première phase, les chercheurs ont mesuré la préférence manuelle avec l’Edenborough Handedness Inventory (EHI). Il s’agit d’un questionnaire permettant d’évaluer la préférence manuelle d’un individu. Les questions portent sur 10 thèmes relatifs à des activités de la vie quotidienne : écrire, dessiner, lancer un objet, utiliser certains outils… Un score est ensuite calculé allant de – 100 (entièrement gaucher) à + 100 (entièrement droitier). Ce test permet de mettre en lumière la préférence manuelle mixte.
Les scores obtenus ont corroboré l’hypothèse des chercheurs. Quand bien même tous les participants de l’étude étaient droitiers, les personnes autistes avaient une préférence manuelle significativement moins marquée à droite (score moyen à l’EHI de 72,26) que les personnes non autistes (score moyen à l’EHI de 93,68).
La construction de figures en LEGO
Description du cadre de l’évaluation
Pour tester l’hypothèse sur le terrain, les chercheurs ont conçu une tâche de construction en LEGO. Sur une table, les participants ont dû reconstituer 5 figures de difficulté variable, avec un modèle à ne pas toucher situé au centre, en haut. Différentes briques ont été placées symétriquement de part et d’autre de la table, avec une position numérotée.
Les sessions de chaque participant ont été enregistrées en vue aérienne, et analysées par deux évaluateurs indépendants. L’étude n’a toutefois pas été conduite à l’aveugle : les évaluateurs connaissaient le groupe de chaque participant.
Résultats et analyses
Les évaluateurs se sont intéressés aux mouvements ipsilatéraux et controlatéraux de la main.
Un mouvement est ipsilatéral (ou homolatéral) s’il se fait du même côté du corps. Par exemple, utiliser la main droite pour attraper un objet à droite.
À l’inverse, il est controlatéral (ou hétérolatéral) s’il se fait du côté opposé. Par exemple, utiliser la main droite pour attraper un objet à gauche.
Ils ont observé que seulement 11 % des mouvements en moyenne étaient controlatéraux chez les participants des deux groupes. Ces mouvements survenaient surtout de la main droite chez les personnes non autistes. En revanche, chez les personnes autistes, il y avait autant de mouvements controlatéraux de la main droite que de la main gauche.
Il existerait donc une plus grande symétrie chez les personnes autistes dans la planification et l’exécution des mouvements.
Les chercheurs ont ensuite observé le biais spatial dans la sélection des briques de LEGO. Dans 62 % des cas, les participants ont choisi des briques venant du côté droit de la table. Aucune différence significative n’a été observée entre les deux groupes.
En revanche, les personnes autistes avaient tendance à privilégier les blocs les plus proches d’elles, alors que les personnes non autistes utilisaient plutôt des blocs répartis sur toute la table.
Un temps de complétion moyen plus long a été observé chez les personnes autistes. Cela pourrait s’expliquer par une plus grande difficulté à anticiper un mouvement et à corriger un geste en temps réel.
La position de chaque brique a été utilisée afin de déterminer la trajectoire des mouvements effectués par les participants lors de la reproduction du modèle.
Grâce à un algorithme appelé “Dynamic Time Warping” (ou “déformation temporelle dynamique”), les chercheurs ont pu mesurer la similarité entre les trajectoires des mouvements, en tenant compte des différences de vitesse entre chaque participant. Ils ont observé que si les personnes non autistes empruntaient souvent des trajectoires similaires, il y avait une bien plus grande diversité de mouvements chez les personnes autistes. Concrètement, les stratégies utilisées par les personnes autistes pour reconstituer la figure variaient bien plus entre elles que les stratégies utilisées par les personnes non autistes.
Enfin, l’équipe de recherche a observé que chez les participants autistes, il existait des différences dans les trajectoires empruntées selon le degré de préférence manuelle. Les personnes qui utilisaient le plus souvent leur main droite pour attraper les briques avaient des trajectoires moins variées que les personnes dont la préférence manuelle à droite était moins marquée.
Quelles sont les perspectives ouvertes par cette étude ?
Cette étude pourrait révéler l’importance d’une évaluation de la motricité en contexte naturaliste, car les mesures relevées par le questionnaire EHI ne permettent pas de montrer la richesse des mouvements des personnes autistes. Il semble primordial de prendre en compte la position des éléments dans l’espace pour analyser la préférence manuelle des personnes autistes.
En s’intéressant à des adultes, cette étude montrerait également la persistance des différences motrices entre personnes autistes et non autistes, que l’on ne peut résumer à un simple retard de latéralisation.
Une meilleure compréhension des différences motrices entre les personnes autistes et les personnes non autistes permettrait peut-être d’avancer l’âge du repérage, puisque l’on sait que les habiletés motrices apparaissent plus tôt dans l’enfance que les difficultés de communication.
Les atypies de latéralisation du point de vue de la psychomotricité
Louise Cossard est psychomotricienne au SESSAD EVAI (service d’éducation spéciale et de soins à domicile – Ensemble Vers un Avenir Inclusif) du Vinatier – Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole, où elle accompagne de jeunes autistes de 15 à 25 ans. Nous l’avons interrogée afin de mieux comprendre l’intérêt clinique d’une telle étude.
Que pensez-vous des résultats de cette étude au regard de votre expérience clinique ?
Les résultats de cet article sont intéressants au regard de ma pratique en psychomotricité. En effet, ils mettent en avant des particularités motrices observées dans les activités du quotidien qui sont parfois difficiles à mesurer. Mon expérience clinique reste encore limitée pour affirmer avec certitude que ces observations se retrouvent systématiquement chez tous les patients avec un TSA. Toutefois, j’ai déjà remarqué en séances certaines particularités motrices évoquées dans l’article, comme l’utilisation des deux mains de manière indifférenciée, la lenteur d’exécution ainsi que la manière dont les jeunes organisent leurs mouvements dans l’espace.
Quelles sont les perspectives de cette étude en ce qui concerne le repérage et la prise en charge des patients ?
Cette étude permet d’envisager de nouvelles perspectives concernant le repérage et la prise en charge des personnes avec un TSA. Aujourd’hui, le diagnostic d’autisme repose sur des critères cliniques portant sur la communication et les interactions sociales, ainsi que sur la présence de comportements, d’intérêts ou d’activités restreints et répétitifs. Ces manifestations apparaissent au cours de la période développementale et entraînent un retentissement significatif dans le fonctionnement quotidien de la personne. Certains signes moteurs, non spécifiques aux personnes autistes, peuvent effectivement être observés dès le plus jeune âge. Toutefois, des recherches supplémentaires sont nécessaires pour approfondir ces observations et déterminer s’il existe un éventuel lien avec l’autisme.
D’autre part, les résultats et observations faites avec cette étude ouvrent des pistes sur la prise en charge des patients. Les auteurs mettent l’accent sur l’importance de la sphère motrice dans la compréhension du fonctionnement global de la personne. Les particularités motrices observées dans leur étude peuvent effectivement renseigner sur les ressources, les difficultés et les stratégies de la personne et ainsi permettre de proposer un accompagnement individualisé.
En tant que professionnelle, avez-vous appris quelque chose avec cet article ?
Cet article m’a permis d’apprendre plusieurs choses, notamment sur les observations cliniques en lien avec la motricité des personnes autistes. Cette étude incite à porter une attention plus particulière à la manière dont une tâche est réalisée : la main utilisée, la coordination des deux mains, la position de la personne par rapport à l’objet ou encore les stratégies adoptées. Cette étude donne des pistes pour affiner son regard clinique. Cela rejoint ce qui est fait en séances de psychomotricité, c’est-à-dire s’intéresser aux stratégies employées et non seulement au résultat. L’étude souligne l’importance d’observer les stratégies motrices propres à chaque patient plutôt que de chercher un fonctionnement unique chez les personnes avec autisme.
Cette étude met en lumière la grande diversité des stratégies employées par les personnes autistes pour réaliser une tâche, comparativement aux personnes non autistes. Ces stratégies, dont l’efficacité peut varier, peuvent-elles représenter un déficit ou une simple différence ?
Il est important de noter qu’utiliser différentes stratégies ou des stratégies inhabituelles pour réaliser une même tâche n’est pas synonyme de déficit. Deux personnes autistes ou non autistes peuvent tout à fait parvenir au résultat escompté en utilisant plusieurs stratégies motrices très différentes pour réaliser une même action. L’étude montre que, dans la tâche demandée, les participants autistes sont plus lents et présentent des stratégies davantage individualisées que les participants non autistes. Toutefois, au quotidien, ces caractéristiques ne sont pas nécessairement considérées comme un déficit. Elles peuvent au contraire témoigner d’une forme d’adaptation voire de créativité en utilisant des stratégies propres à la personne, dès qu’elles permettent à la personne de réaliser efficacement la tâche.
En revanche, on peut parler de difficulté lorsqu’une stratégie entraîne des conséquences négatives dans le quotidien : lenteur d’exécution, importante fatigabilité, manque d’autonomie ou besoin d’étayage. Dans ce cas, il est intéressant de proposer à la personne d’autres stratégies ou d’améliorer celles qu’elle utilise déjà, sans pour autant modifier tout son fonctionnement. Dans cette situation, l’objectif serait plutôt de favoriser l’autonomie, l’efficacité et le confort de la personne plutôt que de lui imposer une stratégie motrice précise.
Au SESSAD, j’accompagne un jeune qui présente des difficultés motrices ainsi qu’une latéralité hétérogène. Dans le cadre d’un stage professionnel en pépinière, il avait été rapporté par son encadrant une lenteur d’exécution et un manque d’autonomie. De ce fait, un second stage n’a pas pu lui être proposé.
L’observation du jeune lors d’une tâche de rempotage a permis d’observer qu’il utilise de manière indifférenciée sa main gauche et sa main droite. Ce mode de fonctionnement entraîne un manque de fluidité dû au changement de main constant.
Une stratégie a alors été proposée au jeune pour lui simplifier la tâche : la main dominante réalise l’action (mettre la terre dans le pot) et la main non dominante sert de soutien (tenir le pot). Lorsqu’il réalise les actions avec cette stratégie, le jeune gagne en fluidité et en vitesse d’exécution. Cette stratégie lui a permis d’effectuer la tâche demandée avec plus d’aisance.
Prenez-vous en compte la préférence manuelle dans votre quotidien auprès de personnes autistes ? Si oui, comment ?
J’évalue systématiquement la latéralité en bilan psychomoteur pour avoir une idée du fonctionnement de la personne.
Lors des séances, je garde en tête la notion de latéralisation d’un point de vue clinique lors d’activités de coordination bimanuelle, d’activités dans l’espace ou en graphisme par exemple. Ce n’est donc pas un objectif en soi mais plutôt une information supplémentaire.
L’idée n’est pas non plus d’imposer ou de corriger une latéralité mais de l’observer pour mieux comprendre le fonctionnement de la personne et lui permettre d’être plus à l’aise. De plus, il est important de respecter la préférence spontanée de la personne, notamment lorsqu’elle est déjà bien installée comme c’est le cas pour les adolescents et jeunes adultes que j’accompagne.
La prise en compte de cette préférence manuelle est intéressante chez les enfants car elle peut aider lors des apprentissages scolaires : le sens d’inclinaison de la feuille lors de l’écriture, le positionnement en classe, l’utilisation du ciseau pour le découpage… En cas de changement fréquent de main, on peut également observer si la fatigue, la difficulté de la tâche ou encore la stratégie peut en être la cause.
J’ai accompagné un enfant de six ans pour des difficultés d’apprentissage scolaire. Il était scolarisé en CP. Ce dernier utilisait indifféremment sa main gauche et sa main droite pour tous les gestes de la vie quotidienne, y compris pour l’écriture. Il pouvait donc commencer à écrire une phrase de la main droite et la finir de la main gauche, une fois arrivé au milieu de la feuille. Il lui a été proposé de choisir une « main préférée » afin de favoriser la mise en place d’une stratégie stable et ainsi faciliter les apprentissages scolaires. Après plusieurs essais d’écriture, de découpage ou encore d’enfilage de perles, cet enfant a pu choisir une main préférée, ce qui a permis une meilleure organisation gestuelle.
La spécificité de la latéralisation peut-elle être synonyme de TDC ? Comment démêler TDC et latéralisation croisée ?
La latéralisation désigne la préférence d’un côté du corps pour réaliser certaines actions. Une personne dont la latéralisation est croisée préfère utiliser un côté de son corps pour certaines actions, et l’autre côté pour d’autres actions. Il s’agit, par exemple, d’une personne qui est droitière de la main mais dont l’œil directeur est le gauche. Cette latéralisation croisée est une caractéristique et non un trouble. Le TDC, quant à lui, est un trouble qui se manifeste par des difficultés importantes dans la réalisation et l’autonomisation des gestes de coordination, avec des conséquences dans la vie quotidienne ou scolaire. Il peut se manifester par exemple par des difficultés d’apprentissage de nouveaux gestes tels que l’écriture, l’utilisation de couverts, le laçage des lacets, la pratique du vélo… Une personne avec une latéralisation croisée peut donc avoir une bonne coordination et ne présenter aucune difficulté particulière laissant suspecter ou supposer la présence d’un TDC.
Les auteurs expliquent que certaines particularités motrices peuvent être observées chez les personnes autistes, comme l’utilisation moins spécialisée des mains ou des stratégies motrices différentes. Ces particularités motrices ne signifient pas que toutes les personnes autistes de l’étude ont forcément un TDC. Et inversement, une personne peut avoir un TDC sans être autiste. Il faut donc garder en tête d’observer le fonctionnement global d’une personne et pas uniquement sa latéralisation.